L’Orage

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

Sur un grand ciel couleur d’ardoise et lourd Courent, légers comme l’étoupe, La petite troupe Des nuages d’orage. Le tonnerre bruit, lointain et lent ; D’un énorme faux jour le village s’éclaire Et le grand mur du presbytère Luit, tout à coup, sinistre et blanc. Un vent brusque retrousse La robe en or des branches et des pousses, D’arbre en arbre, le long du bois ; Tous les oiseaux taisent leur voix. En obliques volées Passent les pigeons clairs ; Et leurs coups d’ailes affolés Font seuls, au milieu du silence, Un bruit claquant dans l’air. L’attente, et puis, au loin, l’éclair. Et puis l’averse aiguë en fers de lance ; Elle crépite aux flancs des toits, Bondit et rebondit sur les tuiles faîtières, Cogne les murs des pignons droits Et déborde dans les gouttières. Hâte, angoisse et désarroi : Portes et fenêtres se ferment Et l’on se signe, à larges croix, Devant la foudre, au fond des fermes. Le métayer, la peur au cœur, Regarde, au loin, sur les éteules, Les eaux trouer les meules Et mordre, et battre, et ravager Les plus rouges pommiers de ses vergers. La fermière, qui vient et vaque, Et qui supplie, en silence, le sort, Allume, ainsi que pour un mort, La chandelle bénite à Pâques ; Et l’enfant crie et l’enfant braille Et demeure, le nez en l’air, À voir, soudain, sur la muraille, Le feu passant qui fut l’éclair. D’abord C’était du Nord Que s’en venaient et giclaient les ondées ; Mais voici qu’une nue immense et lézardée D’un frisson d’or, Monte du sud et surplombe l’espace. Le ciel entier n’est que menace. Les nuages cuivrés qui se pourchassent S’entrechoquent et s’allument férocement. Tout le village est tremblement, Terreur brandie et panique soudaine. Oh ! ces hameaux perdus, là-bas, au fond des plaines ! Leur sol crevé n’est plus qu’un écheveau d’ornières Courant, noué ou dénoué, vers les rivières ; Terres et cieux sont confondus à l’horizon ; L’eau flagelle les murs et racle les maisons ; Tout tremble et pleure et geint et craque et se disloque ; Le jour a disparu sous des voiles de nuit ; La foudre au sud, au nord, déchire l’infini Comme une loque. Et dans les clos, la peur augmente encor ; Du milieu de la cour, les fumiers d’or Débordent. Un étalon s’est détaché, rompant sa corde ; L’œil phosphoreux Des chats peureux Brille sur les armoires ; Le porc se pelotonne au creux de sa mangeoire ; Là-bas, au coin du bois, L’arbre le plus tenace et le plus droit Tombe, soudain, la mort aux reins ; Et l’on entend de tels bruits souterrains Qu’on dirait que la terre Est pleine aussi de feux et de tonnerres. Et toujours, et toujours, l’orage Battant les seuils, trouant les toits, fait rage ; Et la plaine et le bourg et les prés et les clos Disparaîtraient, peut-être, en un tournoiement d’eau, N’était que, tout à coup, un vent rude et sauvage Ne repoussât vers l’est la charge des nuages Et dans un coin du ciel n’instaurât le soleil. Alors les champs noyés redeviennent vermeils ; Les métayers calmés, que l’espoir réconforte, S’en reviennent, la pipe aux dents, au pas des portes, Causer de ce qui fut leur affre et leur terreur ; Les chats, les chiens, les porcs abandonnent leur peur ; Un oiseau chante au bord du faîte et la fermière Éteint, d’un souffle bref, la pieuse lumière.