Feuilles sur l’eau

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Octobre a dispersé l’ambre, l’or et le sang, et la rouille, et le cuivre pâle, et devant la terrasse un râteau bruissant rompt la grande paix automnale. Ô ce bruit familier, rythmique, nonchalant ! Ô la fuite de mes pensées, comme, sur ce chemin jonché de sables blancs toutes ces feuilles dispersées !… Ici l’étang voilé par des brumes, halo qu’ont tramé d obscures fileuses… Et l’horizon brouillé se confond avec l’eau froide, dormante et nébuleuse ; et les presles frileux, et les roseaux transis, et les ajoncs à tête blanche penchent sur l’eau dormante et nébuleuse, ainsi qu’au bord de l’eau mon front se penche. Sur cette eau, nul râteau râflant les feuilles d’or, les feuilles de sang et de rouille, feuilles, feuilles nageant dans leur petite mort, feuilles sur l’eau, frêles dépouilles… Le soleil a prêté quelques glauques reflets aux végétales pourritures, la rive a des replis ombreux et violets pour vous, vous, dormeuses futures ; mais le bruissement continue, incertain, du lent râteau qui vous emporte… Laissez-moi contempler des feuilles, ce matin, des feuilles mortes sur l’eau morte.