Puisqu’il faut que la mort

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

Puisqu’il faut que la mort sépare enfin les êtres, Quel que soit le constant et volontaire amour, Ô toi qui vis encor, je bénirai le jour Où le destin, murant ma porte et mes fenêtres, M’enferma brusquement dans son austère tour Où jamais l’Espérance au doux chant ne pénètre. J’ai souffert, mais du moins n’aurai-je point par toi Connu cette rusée et lugubre victoire De demeurer vivante, alors qu’un brick étroit Entraîne un passager vers les rives sans gloire… — Vivre quand ils sont morts ! Respirer les saisons ! Voir que le temps sur eux s’épaissit et s’étire ! Commettre chaque jour cette ample trahison, Ne pouvoir échanger nos maux contre leur pire, Et, relayant parfois leur inerte martyre, Nous étendre le soir en leur froide prison, Tandis que leurs doux corps rentrent dans les maisons…