Ballade LIX

Charles d’Orléans

Poème de la prison

Je me souloye pourpenser Au commencement de l’année, Quel don je pourroye donner À ma Dame la bien aimée : Or suis hors de cette pensée, Car Mort l’a mise soubz la lame, Et l’a hors de ce monde ostée. Je prie à Dieu qu’il en ait l’ame. Non pour tant, pour toujours garder La coustume que j’ai usée, Et pour à toutes gens montrer Que pas n’ai ma Dame oubliée, De messes je l’ai estrenée ; Car ce me serait trop de blasme De l’oublier cette journée, Je prie à Dieu qu’il en ait l’ame. Tellement lui puist prouffiter Ma prière que confortée Soit son ame, sans point tarder, Et de ses bienfais guerdonnée En Paradis et couronnée Comme la plus loyalle Dame Qu’en son vivant j’aie trouvée ; Je prie à Dieu qu’il en ait l’ame. Quant je pense à la renommée Des grands biens dont était parée, Mon pauvre cueur de deuil se pasme ; De lui souvent est regrettée, Je prie à Dieu qu’il en ait l’ame.