États

Jules Laforgue

L’Imitation de Notre-Dame la Lune — 1886

Ah ! ce soir, j’ai le cœur mal, le cœur à la Lune. Ô Nappes du silence, étalez vos lagunes ; Ô toits, terrasses, bassins, colliers dénoués De perles, tombes, lys, chats en peine, louez La Lune, notre Maîtresse à tous, dans sa gloire : Elle est l’Hostie ! et le silence est son ciboire ! Ah ! qu’il fait bon, oh ! bel et bon, dans le halo De deuil de ce diamant de la plus belle eau ! Ô Lune, vous allez me trouver romanesque, Mais voyons, oh ! seulement de temps en temps est-c’que Ce serait fol à moi de me dire, entre nous, Ton Christophe Colomb, ô Colombe, à genoux ? Allons, n’en parlons plus ; et déroulons l’office Des minuits, confits dans l’alcool de tes délices. Ralentendo vers nous, ô dolente Cité, Cellule en fibroïne aux organes ratés ! Rappelle-toi les centaures, les villes mortes, Palmyre, et les sphinx camards des Thèbe aux cent portes : Et quelle Gomorrhe a sous ton lac de Léthé Ses catacombes vers la stérile Astarté ! Et combien l’homme, avec ses relatifs « Je t’aime », Est trop anthropomorphe au delà de lui-même, Et ne sait que vivoter comm’ça des bonjours Aux bonsoirs tout en s’arrangeant avec l’Amour. — Ah ! Je vous disais donc, et cent fois plutôt qu’une Que j’avais le cœur mal, le cœur bien à la Lune.