MA MÈRE

Léocadie Hersent-Penquer

Ma mère 1 - était ma mère ! VICTOR HUGO. Enfant, je n'ai jamais admiré que ma mère. J'aimais les bois, les champs, et la rose éphémère ; Le ciel bleu, quand midi rayonnait dans l'azur; J'aimais de mes oiseaux le chant suave et pur, Et les roucoulements des blondes tourterelles Qui volent deux à deux et qui vivent entre elles. J'aimais mon chien, ma biche et mes petits agneaux, Et même les grands bœufs de nos nombreux troupeaux, Les chevaux hennissants aux crinières superbes ; J'aimais la sauterelle au sein des longues herbes, Et je suivais souvent des yeux, avec amour, L'insecte dans son coin, la mouche dans son jour; Mais quand mes yeux ravis se remplissaient d'extase; Mais quand mon cœur, trop plein, débordait comme un vase, C'est qu'alors je voyais venir, dans le soleil, Un être radieux, aux anges tout pareil, Qui, marchant sur le sol, planait dans la lumière : Cet être radieyx et beau. c'était ma mère! Je ferais son portrait, si j'avais dans les mains Les pinceaux immortels et presque surhumains Qui peignirent Mignon exilée et fidèle, Suivant d'un œil rêveur le vol de l'hirondelle. Si j'étais Raphaël, Léonard de Vinci, Oh! Raphaël surtout! je la peindrais aussi! —Elle avait bien les traits, si beaux, de la Joconde.Mais, comme une eau de lac dans une paix profonde Son regard, calme et doux, avait l'air, tour à tour, De caresser l'azur, de nager dans le jour; Mais sa beauté tenait bien plus de la madone, N'aimant que ces amours, si purs, que le ciel donne Aux mères, sur la terre, aux anges, en tout lieu : Que l'amour des enfants et l'amour de son Dieu ! Rien en elle n'était ni grave, ni sévère. Comme on voit, à travers le cristal d'un beau verre, L'eau pure ou la liqueur qui l'emplit jusqu'aux bords, On voyait sa belle âme à travers son beau corps. La bonté, comme l'âme, elle-même apparente, Se montrait dans sa vie aux regards transparente; Sa main était toujours disposée à s'ouvrir ; Sa voix à consoler, son cœur à s'attendrir. Son cœur ! — La mer sans fond, les rives qui la bornent ; Les perles sur les fronts splendides qu'elles ornent, Sont sans richesse auprès de ce riche trésor, De ce beau diamant enchâssé dans de l'or!Quand son cœur se fâchait il s'épanchait en larmes, En prière, et sa voix avait bien plus de charmes Encore, dans le mot qui grondait et priait, Que dans le mot flatteur et doux qui souriait. Noble cœur ! qui m'ouvrant la vie avec prudence, Prodiguait à mes jours, comme une Providence, Les bons soins, les conseils, les tendresses sans nom; Qui, m'écoutant toujours, jamais ne m'a dit : - Non ! Mon berceau fut par elle orné de tant de choses; Elle cueillait pour moi de si brillantes roses, Que bien longtemps je crus, ô mère, je le dis ! Que mon berceau d'enfant était le paradis ! Que ce nid, où j'ai vu pousser mes blanches ailes, Etait construit au sein des sphères éternelles; Que de là je pourrais voler vers l'avenir Sans que rien, dans mon vol, puisse me retenir; Que les oiseaux chanteurs devaient suivre ma trace ; Que les anges du ciel étaient tous de ma race ! Et mon frère, un enfant, Seigneur, que tu frappas ! Mon frère qui m'aimait et marchait dans mes pas, Me demandait aussi, dans sa simple ignorance, Si nous n'étions pas nés sur le trône de France, Tant ce luxe d'amour, de baisers, de joyaux, Nous faisait ressembler à des enfants royaux; Tant ce luxe de fleurs, de hochets, de dentelles, Nous faisait ressembler aux fières immortelles Dont nous avions appris des récits merveilleux : Le bonheur de l'enfant rend l'enfant orgueilleux. Oui ! mais il ennoblit son esprit et son âme; Et son cœur, pur foyer, déjà couve une flamme. Comme l'aurore en feu, qui donne un plus beau jour, L'enfant aimé promet et donne plus d'amour. Je l'ai su.-J'ai puisé dans le lait de ma mère Trop de miel pour jamais trouver la vie amère. — 11 —. i Souventfai bien souffert; j'ai bien pleuré souvent : (On m'a vue, autrefois, marcher seule, et rêvant Dans ces sentiers déserts où tout est triste et sombre, 1 Le front presque courbé, l'œil fixé sur mon ombre. Souvent j'ai traversé des cercles radieux, 1 Indifférente même à la splendeur des cieux, Sans retrouver en moi ni désir, ni chimère ; ) Mais la goutte de lait de l'enfance éphémère 1 Remontait de mon cœur à mes lèvres en feu, Ranimant tout en moi : la foi, l'amour et Dieu ! 0 ma mère ! tu peux regarder dans ta vie ! Y replonger ta vue, humble, exempte d'envie, Tu n'y verras germer que bon fruit et bon grain, Sous un ciel toujours pur comme ton front serein ! Tu n'y verras germer ni stupide arrogance, Ni folle ambition, ni désir de vengeance, Ni sentiments mauvais qu'il faudrait arracher; Non, tu n'y verras rien que des fleurs à faucher i -Fleurs d'or que tu semas et que ma main effeuille ! Fleurs de l'âme que Dieu voit fleurir et qu'il cueille ! Fleurs d'amour dont l'encens vers le ciel a monté, Dont tu fis ma couronne et paras ta beauté !— Pour ma mère, ô Seigneur, exauce ma demande ! Elle m'a tout donné. — Que ta main le lui rendej Les biens qu'elle eût payés, pour moi, de son bonheur, Répands-les tous sur elle, ô Seigneur ! ô Seigneur ! Décembre 184.