La Clémence

Émile Verhaeren

Les Visages de la vie — 1899

C’était un doux pays illuminé de plaines Qui s’étalaient, avec de longs troupeaux, Dont on voyait les laines Blanchir les prés et se mirer dans l’eau ; C’était un infini d’herbe et de fleurs unies : Le fleuve auréolé d’atmosphère trémière Y visitait des clochers bleus, dans la lumière ; C’étaient des lacs, cernés de joncs — tels de grands nids Où s’exilaient les oiseaux du silence — Où seul, un vent très pur de paix et de clémence Remuait l’air paisible autour d’un îlot d’or. C’était l’heure versée aux campagnes natales, Quand l’écho lisse et pur double, de bord en bord, La voix des passeurs d’eau des eaux occidentales. Les villages songeaient au fond des avenues ; Persuasives et bienvenues Les bonnes volontés d’aimer et de bien vivre Dilataient l’être — et l’esprit semblait ivre De joie étrange et de claire douleur. Un peu de l’or des soirs pénétrait dans les fleurs Qui se fermaient pour s’endormir ; On regardait, au long des grands chemins, frémir, De haut en bas, les peupliers nocturnes ; Le vol des angelus, sur les choses, planait ; Un sens nouveau du monde, avec douceur, tombait Des urnes Que l’infini et le mystère Penchent, depuis quels milliers d’ans, Vers les désirs tendus et haletants Et les extases de la terre. Pures, dans le cristal taillées, Les premières étoiles réveillées Apparaissaient, une à une, sur l’horizon. La très pure rosée argentait le gazon. Une bonté mélancolique et fraîche Venait des choses vers le cœur ; Toute clarté, comme des flèches, Pointait sa force en profondeur ; Aux lointains bleus de calme et de prière, L’ombre penchante épousait la lumière ; Des mains jointes semblaient vers l’infini monter Et se chercher et s’exalter Et telle était l’ardeur de bienveillance Qui vous poignait, qu’elle éclatait en violence Et s’en allait, par au delà du pardon même, Darder, vers ce désir extrême, D’être soudain la dupe ou bien la proie De quelque chose — et d’en mourir de joie. On souhaitait Se dévêtir de tout orgueil ; On souhaitait Être celui qui fait accueil Au sacrifice — et qui se tait ; On souhaitait S’unir confusément à tout ce qui tremblait, En cette heure divine et translucide, Sous des soirs d’ombre, approfondis en ors d’abside ; On souhaitait Se fondre et s’abîmer en ces épreuves claires : Bonheur qu’on quitte, affres qu’on veut, douleur qu’on vainc, Et vivre en leur tumulte intime et volontaire Comme un martyr ou comme un saint. Les toits des chaumières dormaient au long des routes ; Les fleurs et les couleurs s’éteignaient toutes ; Mais l’écho lisse et pur doublait toujours, doublait encor, De bord en bord, Au fond des campagnes natales, La voix des vieux passeurs des eaux occidentales.