Le Chien à qui on a coupé les oreilles

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Qu’ay-je fait pour me voir ainsi Mutilé par mon propre maistre ? Le bel estat où me voicy ! Devant les autres Chiens oseray-je parêtre ? Ô Rois des animaux, ou plûtost leurs tyrans, Qui vous feroit choses pareilles ? Ainsi crioit Mouflar jeune dogue ; et les gens Peu touchez de ses cris douloureux et perçans, Venoient de luy couper sans pitié les oreilles. Mouflar y croyoit perdre : il vit avec le temps Qu’il y gagnoit beaucoup ; car estant de nature À piller ses pareils, mainte mesaventure L’auroit fait retourner chez luy Avec cette partie en cent lieux alterée ; Chien hargneux a toûjours l’oreille déchirée. Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autruy C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre, On le munit de peur d’esclandre : Témoin maistre Mouflar armé d’un gorgerin ; Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main, Un loup n’eust sceu par où le prendre.