Le Franc Buveur

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

Quand tintera de tour en tour Midi, Le charpentier de Locristy Boira Douze pintes de bière. Le charpentier tendant le cou Boira la bière en douze coups, Boira la bière nourricière À la santé du ciel et de la terre. Le premier broc est dédié Au pur et saint mois de Janvier, Quand la neige est laineuse et blanche Comme les fleurs de l’orobanche. Le deuxième verre aura l’honneur De célébrer la Chandeleur, Et la frêle bourse-à-pasteur Qui croît déjà de rive en rive, Alors qu’au bord des routes, Avant le soir, s’écoute Un chant de grive. Le mois de Mars aura pour lui La troisième pinte qui luit Comme une vitre après l’averse. Les ongles durs des blancs grêlons Pourront griffer tous les sillons, Jamais ils ne s’enfonceront Dans le bois de la herse. Avril, c’est à ton tour D’être fêté par le quatrième verre. L’orge naissant verdit la terre, L’alouette au point du jour Bondit et rebondit en vols et en voyages Sur les enclos et sur les champs : Et l’on rêve à des nids de trilles et de chants Pendus, là-haut, on ne sait où, dans les nuages. Le cinquième broc est entamé À la gloire du mois de Mai Qui auréole de fleurs et de cierges La Vierge. Le charpentier, tout bonne humeur, Semble lever au ciel son cœur Dans un verre de liqueur blonde, Et puis le vide, et puis sourit Aux dix enfants qui déroulent autour de lui Leur ronde. Tu seras exalté, Beau mois de Juin qui fais l’été Et les feuilles frêles et frissonnantes ; Beau mois de Juin, tu seras exalté, Toi qui, traînant à tes côtés Des guirlandes de roses, Les soulèves, et les suspends, et les disposes Contre nos murs, jusqu’à nos toits ; Beau mois de Juin, beau mois de roses, Le sixième verre sera pour toi. Lève bien haut ton septième verre Et vide-le d’un geste altier, Bon charpentier. Voici Juillet, mois de lumière. Les couchants d’or sont merveilleux ; Des chars de foin, frôlés de feux De loin en loin, là-bas, illuminent les plaines. Comme une torride haleine, Le vent passe sur ceux qui vont Chercher l’amour dans le taillis profond ; Et l’on en voit partir vers les combes secrètes Les bras noués, les corps brûlants, Avec leur faux et son tranchant En croissant pâle, sur leur tête. Honorons tous le beau mois d’Août Quand les seigles houleux et fous — Épis pesants, tiges fluettes — Versent leurs ombres violettes Sur la clarté des sentiers roux. Honorons-le parce qu’il porte Lui seul, parmi tant d’autres mois, Comme un immense et lumineux pavois Les moissons fortes. Honorons-le sans oublier Qu’en son honneur, le charpentier Vient de saisir, sur une plinthe, Pour la sabler, sa huitième pinte. Bière Du neuvième verre, Vous êtes blonde comme les grappes Que Septembre suspend et que le soleil frappe Sur les pignons voisins. Bière blonde, sœur du bon vin, Le charpentier qui vous savoure N’ignore pas qu’il est au loin, en des pays dorés, D’autres buveurs transfigurés Buvant du vin avec bravoure ; Et c’est à eux qu’il songe en souriant Lorsqu’il tend, avant de boire, Son large broc couleur de gloire Vers l’Orient. Quoique voilé déjà de pluie et de tristesse, Octobre, en Flandre, au bord des eaux, Agite encor dans les hameaux Le trépignement fou des dernières kermesses. Le charpentier Qui but un jour trente setiers Aime les gars, aime les filles Qui déchaînent alors les plus fougueux quadrilles. Il a l’orgueil d’être parmi eux Comme un exemple glorieux, Et d’un élan, à l’instant même, Il vide sa pinte, la dixième. Novembre aux nuages livides, Malgré l’assaut de tes grands vents, Jamais tu ne feras plier Sur ses jambes solides, Le charpentier. Il se redresse, et son broc tout entier, Le onzième ! sitôt levé, redescend vide. On le bouscule, on vient, on revient, on s’en va, Les uns, avec respect, touchent déjà son bras Qui fut vaillant et prompt à lui verser la bière. D’autres vont avertir sa sœur et ses trois frères, Qui travaillent chez eux et ne se doutent pas De quel exploit leur frère Couvre, là-bas, Les siens d’abord, et sa famille tout entière. Enfin, voici le broc douzième, le dernier. Quand il le tend, droit devant lui, le charpentier Semble boire au soleil caché sous les nuages. Un large rire a tressailli sur son visage. Il est le maître, il est le vainqueur, chacun le sait. S’il n’engloutissait point ce dernier broc d’un trait, S’il dédaignait la plus certaine des victoires, Son front, d’un point plus haut, dominerait la gloire, Mais que de simples gens son geste attristerait. Rapidement, sa main fébrile et angoissée Repousse et jette au loin cette folle pensée, Et cette fois, vainqueur tranquille et solennel, Sûr de lui-même et du ciel vaste et de la terre, Il boit son dernier verre À la Noël.