L’Entrée de Philippe le Bel à Bruges

Émile Verhaeren

Les Héros — 1908

L’Entrée de Philippe le Bel à Bruges Cavalcadantes, Au rythme clair d’un carillon de pas, Dans le tumulte et le fracas Des violents buccins et des trompes ardentes, Les pans d’orfroi de leurs manteaux Couvrant le trot massif de leurs chevaux, Celles qui sont reine et duchesse, en France, Le buste droit, le front debout, Vers le beffroi qui boude et la foule qui bout S’avancent. Entre aujourd’hui dans Bruges — Lances au clair, pennons au vent — Le roi Philippe, arbitre et juge Des querelles entre Flamands. Gardant par devers lui, son oriflamme, Il veut qu’un cortège de femmes Belles d’orgueil Passe avant lui-même, le seuil De la cité, de fleurs et d’ors bariolée. La fête, ainsi qu’un jardin d’or, s’est étalée : Des draps épais et des velours Tombent des toits, à grands pans lourds ; Des feux brûlent : brasiers et torches ; De l’encens fume, au coin des porches ; Sur des velums rouges et clairs, Des pivoines, comme des chairs, Étincellent opulemment brodées. Les carrefours sont pleins et les places bondées. Le peuple accourt, comme la mer. À Gand, c’étaient des cris ; Ici, C’est le silence ; Bruges contient son âme et tait sa violence. Le roi Comprend et se défend contre l’effroi. En souriant, il dit : « Ma foi, le beau cortège ! Manteaux d’argent, hennins de neige, Et puis, là-bas, le vieux clocher béant Auprès duquel, au long des étroites ruelles. Porches, pignons, auvents, Ont l’air d’un tas d’écuelles Autour d’un broc géant. » Et puis, il songe : « Il faut user de force souple ; Partout les intérêts, ainsi que des chevaux Rouges et violents, dans le printemps, s’accouplent, Pour aussitôt ruer et se mordre à nouveau. Chaque pouvoir n’est qu’un parti qui fait la guerre. Moi seul, ferai de F ordre avec ce désarroi. » Et regardant chacun, avec crainte, se taire. Devant les magistrats hautains, rogues et froids, Il suppute quelle aide il en pourrait attendre Dans sa lutte de roi contre les gens de Flandre. Après avoir songé ainsi, comme il s’en vint Joindre ses courtisans et ses hommes de guerre Et la reine qui l’attendait, les échevins Très empressés et très courbés le saluèrent. Leurs blancs chevaux caracolaient autour du sien, Ils lui offraient de lourds joyaux de style ancien, Et des tissus de pourpre, où de belles colères De chiens et d’ours étaient peintes, parmi des fleurs ; Des pucelles tenaient en main des branches vertes ; Des roses s’échappaient de corbeilles ouvertes ; Le roi remerciait gaîment, et les lueurs Du frais soleil de mai jouaient dans sa couronne. « Je suis, dit-il, quelqu’un qui juge et qui pardonne, Il faut avoir créance en le pouvoir des Rois. » Puis il cavalcada vers le beffroi Qui se haussait, jusqu’aux nuées, Plein de cloches qui menaçaient. Au pied du monument rugueux, se convulsait Un large et lourd reflux de foules remuées. Les auberges, fourneaux ouverts, dardaient leurs feux Et de brusques odeurs puissantes et bourrues Serraient violemment la gorge, au coin des rues. Le ciel était là-haut triomphalement bleu. Tous les seigneurs s’étaient massés sur la grand’place : Ils admiraient les deux estrades d’or Qui s’y carraient, dans un décor De guirlandes et de rosaces ; Sous les porches profondément voûtés Les plus belles femmes de la cité Apparaissaient en souveraines ; Et reine et roi disaient ne pas comprendre Qu’il se montrât autant de reines Que de dames, en Flandre. Bientôt le moment vint Des agapes et des festins : En des verres profonds s’irradiaient les vins, Des échansons passaient, jeunes, rieurs, alertes, En pourpoint jaune, en toquets bleus, en manches vertes, Des cuisiniers tendaient, du bout de leurs bras forts. Les rouges venaisons saignant, sur des plats d’or ; Les convives liaient d’amicales paroles ; La méfiance quittait les yeux ; les banderoles Laissaient avec leurs devises, jouer le vent. Le roi conversait peu, mais souriait souvent. Les échevins croyaient qu’ils n’avaient plus qu’à prendre Pour l’étouffer, sous leur genou, la Flandre. Quand tout à coup, vers le déclin du jour, L’ample bourdon de révolte et de guerre Sauta, d’un tel élan, dans sa cage de pierre. Qu’il ébranla, de haut en bas, La tour. Il bondissait vers les campagnes ; Ses chocs Semblaient casser les blocs D’une montagne ; Ses hans fendaient, lourds et profonds, Les horizons ; Sa voix d’orage et de tempête Rompait la fête, Il angoissait de ses clameurs Les cœurs, Si bien que son battant Semblait le poing géant Où se crispait l’amas des rages Et des haines sauvages. On alluma soudain de grands flambeaux. On fit signe, d’en bas, de cesser le vacarme, Mais le sonneur ne comprit rien, étant trop haut. L’ardent repas finit : d’aucuns cherchaient leurs armes, Et s’exaltaient entre eux, et s’apprêtaient à voir Quelque embûche surgir des ténèbres du soir. Le roi contint leur fièvre et se leva tranquille. Mais les étoiles d’or illuminaient la ville Que vainement encore, il cherchait le sommeil. Tandis qu’obstinément et longuement pareils, Toujours, les sons profonds ébranlaient l’étendue Et tenaient leurs terreurs, sur sa tête, pendues.