Un Vieillard

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

J’ai fui les flots mouvants pour ce calme vallon. Il est fertile. Un bois y est tout l’horizon Et sa rumeur imite à l’oreille incertaine Le bruit aérien de quelque mer lointaine Qui m’apporte l’écho de mon passé marin, Et, quand l’orme gémit et que tremble le pin, Je crois entendre encor en leur glauque murmure Se plaindre le cordage et craquer la mâture, Et l’oblique sillon que je trace en marchant Derrière ma charrue au travers de mon champ Me semble, dans la glèbe épaisse, grasse et brune, Quelque vague immobile, inerte et sans écume Qui se gonfle, s’allonge et ne déferle pas. Car, vieillard, j’ai quitté la mer et ses combats Pour la tâche tranquille où mon labeur s’applique. Et mon houleux matin s’achève en soir rustique, Et dans mes noirs filets tant de fois recousus J’ai fait une besace où je ne porte plus En ses mailles, mêlés à quelques feuilles sèches, Que les fruits qu’offre l’herbe à ma terrestre pêche.