Sœurs marines

Renée de Brimont

Mirages — 1919

L’île rocheuse émerge — solitaire oasis parmi les mille vagues qui déferlent, bruissantes de mousse et d’éphémères perles. À l’horizon, nulle voile penchant sa silhouette errante ; mais les ailes qui passent de mille mouettes voraces, et la lune cernée des lueurs du couchant. Trouble attente !… Car c’est l’heure imprécise dont va naître le chant que modulent là-bas les Sirènes… Nef, demeurez captive à ces rives sereines où des pêcheurs ont tendu leurs filets ! Or voici la merveille pareille aux mille notes des flûtes : c’est un rire frais ; c’est un appel ; c’est un chant embaumé de varech et de sel, un rauque chant étrange qui soulève les tuniques du soir, du désir et du rêve ! Ô ce chant ! — Ô ces lèvres d’humide corail de la chanteuse indolente et sauvage ! Je la vois… Ses cheveux tombent en mille grappes sur le hâle uni de son front ; son regard luit dans son maigre visage, ses dents ont la blancheur laiteuse des nuages et des lunes ; l’écume inquiète des mers, sans relâche a baisé de blancs flocons amers les fleurs jumelles de ses seins de vierge. Ô ce chant qui s’élève, qui plane, qui rassemble toutes les Sœurs musiciennes ! — Cheveux d’ambre, cheveux d’or fauve, de pâle argent ; cheveux entremêlant leurs ondes molles ; cheveux qui semblent des sillages aussi, tandis qu’Elles, glissant souples, de vague en vague, et poursuivant chacune sa compagne, et se quittant, et se reprenant, en des jeux délicats et puérils confondent leurs féminines chairs avec les molles ondes. Et chacune, mêlant sa voix aux proches voix de chacune, et chacune innombrable à la fois et seule, et sœur des vagues, et sœur des vents nocturnes, chacune dit la glauque ardeur des eaux, les yeux phosphorescents qui luisent dans les sables, les forêts d’algues insaisissables, les mille méandres, les mille réseaux, et les secrets jardins où sont écloses, orangées, violettes, roses, perle, opale, aventurine, les fleurs d’ombre, les fleurs sous-marines. Ô ce chant ! — Il trouble la nuit, il la déchire, pareil aux mille notes des lyres qui jadis ont connu la nuit des bois sacrés… Chacune dit les grâces de chacune, mêlée à la vague opportune, au rythme de la houle qui monte, qui descend, flux et reflux bruissant, incessant, ouvert pour l’éternelle et suprême venue d’Astarté blonde, ruisselante et nue ! Chacune dit les miracles de nacre, les tapis spongieux sur lesquels gisent des coquillages ; les opulents contours des monstres assoupis, vieux de la grande vieillesse des âges ; chacune dit l’ébauche multiforme des êtres, la splendeur des abîmes sans fond veillés par les poulpes camuses, et les espaces bleus et lumineux où vont, fleurs transparentes, les flottantes, les vaines, les blanchâtres méduses… Ô ce chant ! — Chacune dit le lit d’amour préparé pour ceux-là que ce chant ensorcelle, doux voyageurs égarés par Elles… Chacune dit, caresse éternelle, la tenace caresse de l’eau, plaisir délectable et morose, et des paumes de chair, et des chairs glissant, roses, sous l’aile déployée ou l’éventail déclos de mille nageoires dans les nuances des immensités noires ! — Et de mille lueurs, et de mille reflets, la lune, nef céleste, est lentement montée vers le mirage des nuées lentement remuées ; et jusqu’à l’aube, et tel une fleur d’été, le chant multiple, illimité, viendra s’épanouir aux lèvres des Sirènes… Nef, demeurez captive à ces rives sereines où des pêcheurs ont tendu leurs filets !