Avoir tout accueilli

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

Avoir tout accueilli et cesser de connaître ! J’avais le poids du temps, la chaleur de l’été, Quoi donc ? Je fus la vie, et je vais cesser d’être Pendant toute l’éternité ! J’ai voulu vivre afin d’épuiser mon courage, Afin d’avoir pitié, afin d’aimer toujours, Afin de secourir les humains d’âge en âge, Puisque l’ambition n’est qu’un plus long amour… — Un bondissant désir comme un torrent me gagne, Ah ! que je hante encor le sommet des montagnes, Que je livre mes bras aux vents de l’Occident ; Le vert genévrier de ses senteurs me grise, Un frein couvert d’écume éclate entre mes dents, Se pourrait-il vraiment que l’univers détruise Ce qu’il a fait de plus ardent !