Désespoir

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Toujours recommencer, et le cœur chaque jour Plus fortement se penche et descend vers l’amour, L’univers s’élargit, et l’ètre davantage Est altéré d’espoir, de fièvre et de carnage. Je croyais que la vie apaiserait un peu Ce besoin de toucher et de goûter le feu, Cette ardeur à presser, sur le cœur qui s’embrase, Des odorants bonheurs la suffocante extase. Mais chaque jour l’esprit plus vivement ressent La chaleur des soleils qui pénètrent le sang, Le brisement lascif des chansons sur un golfe, Le douleur de reprendre et de relire Adolphe. Ce soir, où l’univers est un profond soupir, Je souhaite du fond de mon âme, mourir, Et je tends mes bras las vers le beau crépuscule Qui, brûlant et blessé, vers l’infini recule… — N’aurai-je donc jamais, soir de printemps trop doux, À l’heure où vos parfums forment autour de nous Leur languissante ronde, aiguë, ardente, acide, La force du paisible et divin suicide ?…