Heure sainte du soir

Alice de Chambrier

Au delà — 1883

Heure sainte du soir, que j’aime ton mystère, Où l’on sent palpiter quelque chose d’austère, Quelque chose qui touche à la divinité ! La terre est près du ciel, dans ces heures dernières, À ce moment auguste où les grandes lumières Se fondent au couchant avec l’obscurité. La nacre, le carmin, le violet, l’orange, Se mêlent lentement à l’air d’un gris étrange Et couvrent l’horizon de reflets chatoyants. Puis, comme un oiseau gris entr’ouvrant sa grande aile, Le crépuscule monte au ciel qui se constelle Et semble un dais énorme émaillé de brillants. Et dans cette ombre claire encor, la lune étale La tranquille splendeur de son fin croissant pâle Dont un fil d’or rejoint les deux extrémités : Tel un anneau tombé d’une main inconnue Et qui, fixé soudain par un point dans la nue, Se balance en jetant mille éclats argentés. Et ces éclats s’en vont jusqu’au lac qui repose Danser en se jouant sur le gouffre morose, Tandis que les grands flots noirs et silencieux, Inquiets de les voir troubler la nuit livide, S’efforcent, mais en vain, dans une étreinte humide, D’éteindre ces rayons qui descendent des cieux.