Le Loup et le Chasseur

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux Regardent comme un poinct tous les bienfaits des Dieux, Te combatray-je en vain sans cesse en cet ouvrage ? Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ? L’homme sourd à ma voix, comme à celle du sage, Ne dira-t-il jamais, C’est assez, joüissons ? Haste-toy, mon amy ; Tu n’as pas tant à vivre. Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre. Joüis : Je le feray. Mais quand donc ? des demain. Eh mon amy, la mort te peut prendre en chemin. Joüis des aujourd’huy : redoute un sort semblable À celuy du Chasseur et du Loup de ma fable. Le premier de son arc avoit mis bas un Daim. Un Fan de Biche passe, et le voila soudain Compagnon du défunt ; Tous deux gisent sur l’herbe. La proye estoit honneste ; un Dain avec un Fan, Tout modeste Chasseur en eust esté content : Cependant un Sanglier, monstre enorme et superbe, Tente encor nostre archer friand de tels morceaux. Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordoient ; la Déesse infernale Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale. De la force du coup pourtant il s’abattit. C’estoit assez de biens ; mais quoy, rien ne remplit Les vastes appetits d’un faiseur de conquestes. Dans le temps que le Porc revient à soy, l’archer Voit le long d’un sillon une perdrix marcher, Surcroist chetif aux autres testes. De son arc toutesfois il bande les ressorts. Le sanglier rappellant les restes de sa vie, Vient à luy, le découst, meurt vangé sur son corps : Et la perdrix le remercie. Cette part du recit s’adresse au convoiteux, L’avare aura pour luy le reste de l’exemple. Un Loup vid en passant ce spectacle piteux. Ô fortune, dit-il, je te promets un temple. Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant Il faut les mesnager, ces rencontres sont rares. (Ainsi s’excusent les avares,) J’en auray, dit le Loup, pour un mois, pour autant. Un, deux, trois, quatre corps, ce sont quatre sepmaines, Si je sçais compter, toutes pleines. Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant La corde de cet arc ; il faut que l’on l’ait faite De vray boyau ; l’odeur me le témoigne assez. En disant ces mots il se jette Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette Un nouveau mort, mon Loup a les boyaux percez. Je reviens à mon texte : il faut que l’on joüisse ; Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun ; La convoitise perdit l’un ; L’autre périt par l’avarice.