France et Allemagne

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

I Ô morne crépuscule ! Les Suèves et les Hérules Menacent à nouveau Athène et son égide, et Rome et ses faisceaux, Qu’avait au long des temps, avec un geste libre, Repris, Pour s’en vêtir et s’en armer, Paris. Sur un sol neuf, l’œuvre antique s’était nourri De force jeune et redressait son équilibre : Au long des murs reparaissait l’ancien feston, L’acanthe et la volute et la fleur corinthienne, Mais par-dessus la barre et l’angle du fronton S’élançait la ferveur d’une ligne chrétienne. Ainsi Sans heurt aucun, ni sans rudesse, La foi y soulevait vers le ciel la sagesse Et dotait la raison des ailes de l’esprit ; Le monument total était si bien construit Qu’on ne distinguait guère Où le marbre joignait la pierre, Ni sur quel horizon tranquille ou emporté Il imposait aux yeux sa plus nette beauté. Il triomphait quand l’ombre à l’aube était unie ; Trente siècles le dédiaient à l’univers ; Il était un, profondément, quoique divers, Et le vent dispersait sa nombreuse harmonie Sans divulguer jamais Qui de Paris, ou d’Athène, ou de Rome Rendait l’accord aussi divinement parfait Pour en charmer l’âme de l’homme. II Car notre âme vivait Parmi ce monument ardent et vaste Et tout autant que lui, pour mieux s’épanouir Et se darder vers l’avenir, Unissait en faisceaux ses multiples contrastes. Depuis quels temps Était-elle à la fois et païenne et mystique, Simple mais nuancée, autre mais identique, Fragile sous la brise et ferme sous l’autan ? Bien mieux que toute autre âme, elle épousait l’instant. Elle était souple et forte et prompte et magnifique ; Elle exaltait l’audace avec des mots légers ; Qui la croyait encor languide et léthargique La surprenait, vaillante et nue, en plein danger ; Elle enseignait à tous une attitude fière ; Railleuse un peu, mais ferme et l’épée au côté, Elle éclairait les yeux de toute la lumière Que renferment ton cœur et tes yeux, Liberté. Jadis, dans les cerveaux à dure et fruste écorce, Dûment, elle implanta, siècle à siècle, le droit ; Elle avait desserré le poing roux de la force Pour lui glisser le rameau vert entre les doigts. Autant sous la clarté qu’à travers l’ombre épaisse, Elle avait étendu son travail bienséant : De l’Occident entier elle aurait fait la Grèce Se répandant au Nord jusques à l’Océan. À ranimer l’orgueil des cités abattues, Elle y découvrit l’art et le fit baptiser ; Elle inclina vers Dieu le front blanc des statues Et répandit sa flamme en leur torse épuisé. Elle avait on ne sait quelle ardeur fraternelle, Allant de peuple à peuple incendier les vœux ; Elle ornait de ses fleurs la guirlande éternelle Qui court en longs festons joindre le bien au mieux. Sa force était lucide et quelquefois sublime : Le jour où tous les rois furent ses ennemis, Vingt peuples exaltés par Jemmape et Valmy Crurent voir ressurgir Platée et Salamine. III Un seul lui résista ne la comprenant point. Dites, depuis quels temps peuplait-il ses montagnes Du bruit de ses marteaux tonnant entre ses poings Et frappant dans le fer le sort de l’Allemagne ? Son âme était flottante aux brumes des forêts ; Elle y rêvait le soir, quand la peur s’accumule, À Wotan borgne et lourd qui erre et disparaît Là-bas, vêtu d’éclairs, au fond des crépuscules. Comme ses dieux guerriers dans leur ciel fracassant Ne parvinrent jamais à dompter leur furie, L’âpre Allemagne au long des jours, des mois, des ans Ne put jamais qu’organiser sa barbarie. Parce que ses regards s’hallucinent vers l’or Comme ceux d’Albéric au fond des eaux, naguère, Elle en voulut sa part formidable, d’abord ; Elle en veut aujourd’hui la masse tout entière. Elle aime la conquête avec férocité : Les guerres sont pour elle ou l’abri ou le havre ; Elle marche sur les mourants, le pied botté, Et son orgueil s’épand de cadavre en cadavre. Elle est atroce et fourbe et basse à tout moment ; Elle espère, grâce à l’horreur de cent carnages, Quand même, un jour, river avec acharnement, Sur l’ample humanité, son terrible visage. Mais si tel deuil ou tel crime dût advenir Et qu’elle réussît à hausser sa marée Jusqu’à battre le roc sauveur de l’avenir, L’Europe à tout jamais serait déshonorée.