Rhodocleia

Anna de Noailles

Le Cœur innombrable — 1901

Rhodocleia, penchée aux buissons du chemin, Emplissait de feuillage et de haies sa corbeille, Quand le berger Hylas lui a mordu la main D’un baiser plus cuisant que le dard de l’abeille. Elle a senti glisser jusqu’au fond de son cœur L’aiguillon et le miel de la rude caresse, Et les pas chancelants de plaisir et de peur Elle a marché longtemps dans la luzerne épaisse. Et quand elle est rentrée à la maison, le soir, Son cœur était si lourd et si chaud dans sa gorge Qu’elle a dû regagner sa couche sans s’asseoir Autour du plat de noix, de châtaignes et d’orge. Ce repas odorant qu’elle n’a pu manger – Pensant que c’est ainsi que l’amour se révèle — Rhodocleia qu’émut le baiser du berger L’offre pieusement à Vénus immortelle…