Ce ne sont pas les mots…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Ce ne sont pas les mots les plus étincelants Qui pourraient définir la force qui nous lie : Les vocables : bonheur, enchantement, folie, Ne sont pas si profonds, si vastes, ni si lents Que cet illimité et conscient bien-être Qui me fait respirer avec les cieux ! Peut-être Pourrions-nous baptiser nos suaves moments Du beau nom de plaisir et de contentement. — Être content : splendeur, possession du monde ! Royauté d’un tranquille et bleuâtre Océan ; Plénitude sans hâte, indolence féconde, Qui font se ressembler l’excès et le néant. Contentement ! Ce dont aucun humain n’est digne, Ce dont nul ne jouit qu’avec la crainte insigne Qu’il lui faudra bientôt, sûrement, expier Cette fortune intruse, innocente et suprême… Contentement : par quoi tout corps cherche à prier ! — Et je connais cela par ton amour ! Je t’aime, Étranger qui prends tout et qui m’as tout donné, Commencement de moi du jour où tu es né, Toi mon sang véritable, et ma vie hors moi-même…